
Un photogramme est une photographie faite sans appareil photo. On pose des objets directement sur une surface sensible à la lumière, on expose, on développe : il reste leur silhouette. Pas d'objectif, pas de mise au point, pas de négatif — l'objet est le négatif. C'est le geste photographique réduit à sa proposition minimale : quelque chose a intercepté de la lumière, et cette interception a laissé une trace.
Avant l'appareil, il y a eu le contact
On raconte l'histoire de la photographie comme celle d'une machine, alors qu'elle commence par un geste sans machine. Dès 1834, avant de fixer quoi que ce soit dans une chambre noire, William Henry Fox Talbot pose des feuilles et de la dentelle sur du papier sensibilisé aux sels d'argent et les laisse au soleil. Il appelle ces images des photogenic drawings — dessins photogéniques. Elles précèdent l'appareil photo.
Neuf ans plus tard, Anna Atkins publie ce que l'on tient pour le premier livre illustré de photographies : Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions, dont la première partie paraît en octobre 1843. Chacune de ses planches est un photogramme au cyanotype — une algue posée sur du papier au fer, insolée au soleil, rincée à l'eau. Le procédé venait d'être publié par John Herschel, un an plus tôt. Autrement dit : le premier livre de photographies de l'histoire est un livre de photogrammes, et ce sont des cyanotypes.
Le vingtième siècle redécouvre le geste comme forme plastique — Christian Schad dès 1918, puis Man Ray et László Moholy-Nagy à partir de 1922, chacun rebaptisant le procédé à son nom. Mais la mécanique, elle, n'a pas bougé d'un millimètre depuis Atkins.
Une seule variable : l'opacité
Tout ce qui se joue dans un photogramme tient dans une question : combien de lumière cet objet laisse-t-il passer, et où ? Il n'y a pas de diaphragme, pas de distance focale, pas de profondeur de champ. Il y a une source d'UV, un objet, un papier — et le degré auquel l'un arrête l'autre.
C'est pourquoi les objets franchement opaques déçoivent vite. Une clé, un galet, une paire de ciseaux : on obtient une silhouette blanche parfaitement nette, et rien d'autre. L'image est un pochoir. Ce qui fait la richesse d'un photogramme, ce sont les valeurs intermédiaires — et elles n'existent que si la matière module la lumière au lieu de la bloquer.
- Une feuille d'arbre est plus épaisse aux nervures qu'entre elles : elle inscrit son propre réseau, en dégradé.
- Une plume laisse filtrer la lumière entre chaque barbe : elle devient un voile, pas une découpe.
- Une tranche d'agrume séchée module sur toute sa surface — c'est presque un négatif à elle seule.
- La dentelle, le tulle, le verre gravé, les herbes folles : même principe, dessiner avec ce qui est traversé.
La netteté ne dépend d'aucune optique
C'est la chose la plus contre-intuitive du procédé, et la seule qui cause vraiment des ratés. Sous un agrandisseur, la netteté est affaire d'optique. Dans un photogramme, elle est affaire de distance, et rien d'autre : l'écart entre l'objet et le papier. Un millimètre de jeu suffit pour que les UV se diffusent latéralement sous le bord de l'objet et transforment un contour franc en ombre douce.
D'où l'importance de la plaque de verre, qui n'est pas un accessoire mais l'outil central. Et d'où trois causes de flou, toujours les mêmes : une feuille fraîche qui se recroqueville en séchant pendant l'exposition ; un objet trop épais qui soulève la vitre et décolle tout le reste de la composition ; ou simplement l'absence de verre. Cela dit, ce flou n'est un défaut que s'il n'a pas été choisi : la pénombre en dégradé sous une feuille ondulée est un effet que beaucoup recherchent délibérément.
Le photogramme est la meilleure porte d'entrée du cyanotype
Un tirage cyanotype classique demande un négatif numérique : une image inversée, imprimée sur film transparent, avec une courbe de correction. C'est l'étape qui décourage, parce qu'elle réclame un ordinateur, une imprimante et un réglage.
Le photogramme supprime cette étape entière. Il ne reste que la chimie et la lumière — c'est-à-dire le cœur du procédé. Un kit cyanotype contient déjà tout ce qu'il faut : le sensibilisateur, le papier, et rien de plus à acheter. On enduit, on sèche, on pose des feuilles, on expose, on rince. Une après-midi suffit, et l'on a appris en une fois ce que le sensibilisateur fait, comment se lit une exposition à l'œil, et ce que le rinçage révèle.
C'est aussi, accessoirement, le seul procédé photographique que l'on puisse pratiquer avec un enfant sans avoir à surveiller autre chose que la plaque de verre.
Tristan Sidem & Raphaël Lebas de Lacour — Vision Picturale


